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Violences conjugales : faire des entreprises un lieu refuge

Par Rachel-Flore Pardo, Avocate au Barreau de Paris et Vice-Présidente de l'OJP

 

Les violences conjugales ne sont pas des violences comme les autres. Elles se développent à huis clos, loin des regards, dans l’intime et se caractérisent le plus souvent par un phénomène d’emprise d’un conjoint sur l’autre.


Tensions, scènes de violences, justifications, périodes « lune de miel », avec le temps le cycle se répète et sa cadence s’accélère. De plus en plus, pour tenter d’éviter l’escalade vers le pire, on met en place des systèmes d’alerte, bracelets antirapprochement, ordonnances de protection, téléphones grave danger.


Et pourtant, les chiffres restent glaçants. En 2021, le nombre de féminicide a augmenté de 20%. Et cette année encore, l’été s’est montré particulièrement meurtrier. Oui, chaque année, aux mois d’août et de juillet, quand la vie associative ralentie, au moment des vacances judiciaires, la vulnérabilité, l’isolement des victimes s’accentuent, provoquant un effet de « confinement » propice aux violences. Chaque été, un quart des féminicides est comptabilisé.


Le mois de septembre a commencé, pour les jeunes et moins jeunes c’est la rentrée. Si la rentrée scolaire a été l’occasion de rappeler les ravages du harcèlement et d’inciter tous les acteurs à se mobiliser, c’est aujourd’hui aux entreprises que je veux m’adresser.


Parmi les plus de 200 000 femmes victimes chaque année, 62 % sont salariées. L’étude « One in three women », révèle que les violences conjugales concernent un tiers des femmes en entreprise.


Alors, la lutte contre les violences conjugales ne peut en aucun cas s’arrêter aux portes du lieu de travail. Si ces violences prennent forme dans la sphère privée, il arrive d’ailleurs qu’elles s’y poursuivent sous la forme d’appels ou de messages incessants. Baisse de productivité, retards, absences, les violences conjugales ont aussi incontestablement un cout pour l’entreprise.


Crédits : Alex Motoc (https://alexmotoc.com/)


Et plus que tout, dernier bastion de liberté, l’entreprise peut, doit être un refuge. A l’abris, protégées de leur agresseur, les victimes doivent pouvoir s’y confier et y trouver les ressources pour sortir de l’emprise.


C’est aussi le travail qui évite d’ajouter à l’ascendant psychologique, une dépendance financière. Le maintien dans l’emploi des victimes doit être une priorité absolue car il est le prérequis pour elles à tout éventuel départ du domicile.


Au Canada, les employeurs ont depuis 2021 une obligation positive de prévenir la violence domestique lorsqu’ils ont « raisonnablement connaissance d’un risque » pour leur salarié. Les entreprises nomment des référents, sensibilisent leurs équipes, communiquent sur leur engagement, valorisent les dispositifs existants.


Unique fenêtre sur l’extérieur pour certaines victimes, l’entreprise est le lieu idéal pour leur tendre la main. S’il y a un début de prise de conscience en France, si les entreprises s’engagent de plus en plus, l’enjeu est aujourd’hui d’en faire un véritable espace d’accueil où les victimes pourront libérer leur parole, trouver une écoute et des réponses.


Oui, les entreprises font partie de la solution pour contrer les violences conjugales. Ce combat doit être l’affaire de toutes et de tous. Ce n’est qu’en mobilisant le plus grand nombre, et notamment les entreprises, acteur déterminant trop longtemps oublié, que nous pourrons les enrayer.