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Trafic de stupéfiants : entretien avec David Weinberger, chercheur à l'INHESJ

David Weinberger est sociologue, chercheur à l'INHESJ depuis 2008. Spécialiste de l’analyse de l’offre illicite des drogues, ses travaux portent notamment sur l'économie de la drogue, la géopolitique des drogues et les politiques publiques en matière de drogues. Il est membre du Centre de sociologie européenne (EHESS/CNRS), du Conseil scientifique de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), du comité de rédaction de la revue « Drogues, enjeux internationaux » (OFDT) et rapporteur général des réunions internationales du Groupe Pompidou (Conseil de l’Europe). Il intervient régulièrement auprès de décideurs publics français et internationaux.


© INHESJ

L'OFAST a récemment noté que la crise sanitaire avait fortement impacté la criminalité liée au trafic de stupéfiants : « Tous les vecteurs par lesquels les stupéfiants alimentent les points de vente sont fortement ralentis ou à l’arrêt complet. Cette situation ne permet plus d’acheminer les quantités auxquelles le marché s’était habitué. Le contexte de la lutte contre les trafics a ainsi radicalement changé ». Est-ce réversible ?


L'économie criminelle ou illégale est en partie soumise aux mêmes règles que l'économie légale. La crise sanitaire et les mesures de confinement et de restriction des déplacements ont effectivement des conséquences indirectes indéniables sur le trafic de stupéfiants. C'est le cas des passeurs, parfois appelés "mules", qui acheminent de la cocaïne depuis la Guyane vers la métropole, dont le transit est totalement à l'arrêt depuis la suspension des rotations aériennes entre Cayenne et Paris.


Le confinement peut produire des effets d'aubaine pour les groupes criminels, liés à la diminution des contrôles et de la capacité répressive dans les pays sources.


La note de l'OFAST publiée fin mars, soit au début du confinement, la question de l’importance de stocks de drogues s’est posée. Autrement dit, pendant combien de temps les capacités des semi-grossistes français allaient pouvoir approvisionner le marché français après la fermeture des frontières, notamment espagnoles, et ainsi intervenir comme des airbags face à la limitation éventuelle des importations ? Les stocks diminuent, même si dans certaines régions françaises, les quantités stockées sont plus importantes qu'ailleurs (notamment dans les zones frontalières, proches de l'Espagne ou des Pays-Bas).


Les trafiquants internationaux doivent se réadapter et opter pour des modalités de transport et de livraison qui restent ouvertes. Cela se traduit certainement par un report des envois vers les vecteurs de fret, maritime, aérien et terrestre ainsi que par une envolée de la revente via Internet et des plateformes téléphoniques de vente à domicile. Les profils de livreurs de drogue à domicile ont quant à eux évolué pour être moins facilement identifiables : de l’étudiant supposé à l’université, on est passé à l’ouvrier du BTP, continuant à travailler pendant le confinement.


La demande semble elle aussi touchée par la crise sanitaire. Après avoir constaté une augmentation des commandes liées à des effets de stock, on envisage une baisse consécutive à la paupérisation d'une partie de la population ainsi que des tensions et des violences croissantes sur fond de crise économique dans les quartiers les plus défavorisés, dont certains avancent qu'elles proviendront des baisses de rentrées d'argent liées au trafic illicite de stupéfiants.


Comment estime-t-on l'évolution de la consommation de drogue en France ?

Entre 2000 et 2017, on a constaté une évolution très importante du marché des drogues en France, notamment celui de la cocaïne. C'est la conclusion de la recherche « Argent de la drogue » que j'ai publié en 2016 avec Christian Ben Lakhdar qui a estimé de manière globale le marché des drogues en France [1]. Sa méthodologie a été transférée à l'INSEE qui l'inclut dans la comptabilité nationale. Pourtant, ces méthodologies restent fragiles et l'estimation de l'évolution des marchés de la drogue est un exercice compliqué dans la mesure où ces marchés sont par définition souterrains. Mais c'est un outil utile au pilotage des politiques publiques qui, en cela, devrait être pérennisé. Elle permet d'observer l'évolution en volume et en valeur du marché en cause, pour chaque produit (cocaïne, cannabis, drogue de synthèse, etc.). L'intérêt majeur est de pouvoir suivre avec précision l'évolution des tendances en reconduisant l'étude tous les 4 ou 5 ans. Les policiers pourraient de la sorte déterminer sur quel segment du marché (le plus rémunérateur par exemple) porter leurs efforts. Depuis les années 1990, l'INPES (désormais Santé publique France) mène une série d'enquêtes appelées "Baromètres Santé" consistant à interroger les Français sur différents sujets de santé publique et sur leurs comportements et attitudes de santé. Ces Baromètres comportent un volet "addictions" mesurant les niveaux d’usage des produits stupéfiants illicites et décrivant la consommation de substances psychoactives au sein de la population. Depuis 2000, ces données sont exploitées par l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Procéder ainsi comporte moins de biais que les autres sources d'informations que l’on peut avoir par ailleurs, notamment les chiffres provenant des saisies et des interpellations qui ne sont que les indicateurs de l'activité policière. On projette ensuite les données obtenues pour estimer le volume consommé annuellement pour chaque drogue, en émettant des hypothèses de travail à l'échelle nationale (qu'est-ce qu'une dose ? combien de grammes met-on dans un joint ?). Enfin, on estime la valeur totale des ventes annuelles en associant le volume consommé aux prix observés, ce qui donne des indications sur les réorganisations et les mutations du marché économique de la drogue.


Pour estimer les prix de revente de la drogue par on croise deux types de données : l'OFAST recense les prix observés par les services de police sur l’ensemble du pays, et l'OFDT les récolte auprès des consommateurs au moyen d’études qualitatives. On travaille ensuite selon une logique de moyenne. Evidemment, les données récoltées ne sont que des données nationales et faire des analyses de prix au niveau local ou régional à partir de ces données reste compliqué.


© Thomas Samson. AFP

Pourquoi la Guyane est-elle ciblée par les autorités publiques comme la priorité numéro un de la lutte anti-drogue en France ?


Cela s'explique par une raison très simple : géographiquement, la Guyane est la région française et européenne la plus proche des zones de production de la drogue. Elle se trouve à 1500 ou 2000 kilomètres de la Colombie. La position géographique de ces anciennes colonies comme le Suriname ou le Guyana, déstabilisés par des instabilités politiques après leur indépendance, ont été identifiées dès les années 1980 par les narcotrafiquants colombiens comme des lieux de transit attractifs. En parallèle de celles passant par les Antilles, ils ont ainsi développé ces nouvelles routes de la cocaine vers l'Europe qui est, ne l'oublions pas, le deuxième marché de la drogue le plus important dans le monde. Cette situation touche désormais notre seule région française en Amérique du Sud. La situation a énormément changé depuis 10 ans et le trafic de cocaïne y a pris une ampleur jamais atteinte auparavant. Entre 2015 et 2018, le procureur de la République de Cayenne, Éric Vaillant, a beaucoup travaillé à faire reconnaître, en métropole et sur place, l'explosion du trafic de cocaïne en provenance de Guyane, notamment au travers du phénomène des passeurs aériens. Depuis 2018, la Guyane est devenu l’une des priorités de la lutte anti-drogue en France. Des efforts significatifs ont été consentis par les pouvoirs publics, notamment la mise en place d'une antenne de police anti-drogue dédiée à Cayenne.


Pour comprendre cette situation, il est utile de se pencher sur l’histoire du narcotrafic dans cette région d’Amérique latine. L'action des pouvoirs publics est centrée autour de l'idée de couper les flux de passeurs, notamment par la voie aérienne. Mais cette action trouve peut-être ses limites en ce qu'elle n'est pas suffisamment portée vers le démantèlement des organisations criminelles transnationales qui opèrent depuis d'autres pays, comme le Suriname ou le Guyana. A la décharge des autorités françaises, la coopération policière et judiciaire internationale n'est pas facile à mettre en œuvre avec ces pays, souvent sujets à une corruption très importante et dont certains hauts dirigeants et leurs proches seraient impliqués dans l'économie de la drogue. Le président du Suriname élu en 2010 a par exemple été condamné par les Pays-Bas, par contumace, pour trafic de stupéfiants en 2000 et son fils a été arrêté par les autorités américaines en possession de plusieurs kilos de drogue.

Quelles évolutions du marché de la drogue avez-vous observé ces dernières années ?


Les trafiquants ont mis sur le marché de nouvelles molécules. Les drogues sont de plus en plus diversifiées et cette tendance s'accélère. On distingue une augmentation de la production de tous les produits psychoactifs, notamment celles de cocaïne, de MDMA et d’héroïne. Les niveau de consommation évoluent également : on a jamais autant consommé de drogues illicites dans le monde qu’en 2020. Si l'on s'en tient à une vision globale du marché mondial de la drogue, les indicateurs sont loin d'être positifs. Malgré cela, on n'a jamais autant saisi et interpellé. La question reste donc ouverte.


En 2019, la France a acté la forfaitisation du délit de consommation de cannabis. Le dispositif juridique concernant les fumeurs de cannabis n’avait pas été revu depuis la loi du 31 décembre 1970. Est-ce l'aveu que quelque chose, dans l'arsenal répressif, ne fonctionnait pas ? Malgré une pénalisation forte et systématique, la France est l'un des pays où la consommation de cannabis est la plus forte. Comment l'expliquez-vous ?


C'est la solution adoptée par le gouvernement parmi un large éventail d’autres options qui étaient également possibles. Les autorités sont conscientes du problème posé par le traitement des petits trafics et de la consommation, notamment de cannabis. On a voulu fluidifier l'action des services de police et de la justice, engorgés par les plus petites, mais les plus nombreuses, infractions à la législation des stupéfiants (simple usage et revente). D'autres initiatives réglementaires sont en cours de réflexion à l'Assemblée nationale, qui a d’ailleurs mis en place une mission d'information spécifique au cannabis depuis fin 2019. Le débat sur la dépénalisation ou la légalisation apparaît moins fermé qu'il y a cinq ans. La question centrale est celle des modalités qu'une telle initiative juridique prendrait, soit trouver l'équilibre entre une éventuelle libéralisation de l'usage sans augmentation de la consommation et une lutte efficace contre les trafics subsistants sans que cela ne devienne une promotion gouvernementale de la consommation de tout produit addictif. Le sujet est complexe.


Quels liens faites-vous entre le financement du terrorisme et le trafic de stupéfiants ?

Certains chercheurs considèrent que la drogue n'est pas une source de financement si importante que cela du terrorisme. Les travaux que je mène m'ont notamment conduit dans un premier temps à déconstruire cette impression de transfert systémique des groupes criminels avec des groupes politiques illégaux, souvent appelés terroristes. Il en ressort que selon le contexte politique, social, économique ou historique, cette tendance de convergence est plus ou moins observable. Dans les pays d'Amérique latine par exemple, qui à la fois ont été très exposés, et le sont toujours, à l'économie de la drogue et qui, depuis la guerre froide, sont divisés par des conflits politiques internes, parfois militarisés, cette logique de convergence entre la drogue et le terrorisme est réelle. C'est moins le cas dans d'autres régions du monde, où les convergences sont plus complexes à identifier, comme par exemple au Sahel, où l'intervention de la drogue dans le financement du terrorisme est peut-être plus marginale ou de type opportuniste : on ne va pas jusqu'à transformer l'organisation, voire lui faire changer radicalement de finalité, comme cela a pu arriver en Amérique latine avec ce phénomène que l'on appelle de "guérilla dégénérée", soulignant l'idée que des groupes terroristes ont pu lentement dériver vers des objectifs de moins en moins politiques et de plus en plus économiques.

La récente création de l'office anti-stupéfiants (OFAST) est-elle une bonne chose ?


Après les Etats-Unis, la France dispose de l'une des polices les plus confirmées dans la lutte anti-drogue, avec des capacités de projection à l'international dont peu d'Etats bénéficient. Tout est toujours perfectible. La création de l'OFAST s'inscrit dans un contexte de crise institutionnelle des forces anti-drogue. La logique était de renforcer la lutte contre le trafic illicite de stupéfiants, notamment les trafics internationaux, ce qui implique de faciliter la coopération interne (entre les services et administrations) et externe (au plan de la coopération internationale). De ce point de de vue, je ne peux que saluer ce qui me paraît aller dans le sens d'une coopération accrue. L'OFAST, dont la directrice est une policière et son adjoint un magistrat, semble également porter un projet structuré qui donne une part importante à l'analyse stratégique et aux apports analytiques. C'est en cela symptomatique de l'évolution nécessaire des polices spécialisées sur la criminalité dite "sérieuse" et les groupes criminels transnationaux. A cet égard, l'OFAST devra être force de proposition et d'animation. Se pose enfin le problème des indicateurs de performance, c'est-à-dire du monitoring de l'action publique qui pourrait être "dépoussiéré" afin de gagner en efficacité.


Les phénomènes de drogue sont éminemment difficiles à analyser. Au-delà de leur appréhension par la sphère répressive, ils recouvrent des enjeux et des réalités économiques et sociales complexes. La question est de savoir si l'on veut réduire la consommation quotidienne ou éradiquer les marchés noirs et les trafics. Ce n'est pas la même chose. Plus que jamais, l'activité liée à la drogue est l'une des économies les plus dynamiques : parce qu'elle est extrêmement rémunératrice, les candidats sont nombreux et les organisations criminelles ont des capacités de financement, d'inventivité et d'innovation redoutablement efficaces. Dès lors, les polices doivent constamment s'adapter.



[1] https://inhesj.fr/actualites/argent-de-la-drogue.

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