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Maureen Kearney : "La protection des lanceurs d'alerte n’est pas encore une priorité"

Interview. Elle a été retrouvée, le 17 décembre 2012, ligotée à une chaise chez elle, la lettre A gravée sur le ventre par une lame et le manche d’un couteau enfoncé dans le vagin. Madame Maureen Kearney, syndicaliste et lanceuse d'alerte d’Areva (géant français de l’énergie qui concevait, fabriquait et alimentait en uranium les réacteurs des centrales), a inspiré au cinéaste Jean-Paul Salomé le film La Syndicaliste, avec Isabelle Huppert. Pour l'OJP, Madame Maureen Kearney revient sur son calvaire judiciaire qui l’a vue passer du statut de victime à celui de coupable, et sur la protection des lanceurs d'alerte.

 

Plus de 10 ans après l'agression dont vous avez été victime, les auteurs de cette agression n'ont jamais été identifiés. Vous aviez retiré votre plainte et indiqué préférer "la paix à la vérité". La sortie du film La Syndicaliste a-t-elle suscité chez vous un changement d'avis ? Souhaitez-vous désormais que l'enquête soit relancée ?


Plus de 10 ans après l’agression et malgré le livre La Syndicaliste de Madame Caroline Michel Aquirre dont le film a été tiré, je ne retournerai pas devant la machine judiciaire.

J’ai été profondément traumatisée par le premier procès qui s’est ajouté aux traumatismes déjà vécus. De plus, il y a des «pressions » à nouveau, envers des personnes proches du film. J’ai vu un juge d’instruction en avril 2020. J’ai mal vécu cet entretien car je me suis sentie, à nouveau, mise en cause,voire même accusée de lui faire perdre du temps. J’attendais beaucoup de cette rencontre. Je n’ai plus d’attente de ce côté-là. La déception a été trop grande et je ne me vois pas repartir pour plusieurs années, avec la déception au bout.

Le film La Syndicaliste et le NouvelObs révèlent l'histoire de Madame Marie-Lorraine Bocquet-Petit, victime de violentes représailles, dont l’histoire est très similaire à la votre (intimidations, violences, mode opératoire identique et inertie policière et judiciaire). Cette liberté nouvelle dans la prise de parole des lanceurs d’alerte victimes témoigne-t-elle d'une prise de conscience générale des risques pris par eux ?

C’était le mari de Madame Marie Lorraine Bocquet-Petit qui a alerté sur une possible corruption au sein de Veolia, mais c’est elle,sa femme, qui a été agressée. Non, je ne crois pas qu’il y ait une liberté nouvelle ni une prise de conscience générale sur les risques encourus par celles et ceux qui dénoncent des faits de corruption. On en parle un peu plus et c’est tout. C’est comme les violences faites aux femmes. On en parle beaucoup. En théorie c’est une cause nationale mais les chiffres n’indiquent aucune amélioration.

Théoriquement, les lanceurs d'alerte bénéficient d'une protection juridique solide (garantie de confidentialité de l'identité, irresponsabilité civile, irresponsabilité pénale). Votre histoire, et celles vécues par d’autres lanceurs d’alerte victimes, démontrent qu'en pratique, cette protection n’existe pas. Comment expliquez-vous un tel gap ?Les droits fondamentaux cèdent-ils facilement face aux enjeux et intérêts politico-financiers ?

Le « gap » constaté entre la protection juridique des lanceurs d’alerte et la réalité vécue par eux est consternant. À mon avis les enjeux et les intérêts politico-financiers sont puissants, bien plus puissants que les alertes données par des citoyens lambdas. Bien souvent leurs vies deviennent invivables à la fois psychologiquement et matériellement. Le pouvoir, l’argent, une certaine élite et la corruption semblent considérablement plus dominants dans notre pays que les voix des lanceurs d’alerte. La protection des lanceurs d'alerte n’est pas encore une priorité. On le verrait, si c’était le cas. Il y a des « intouchables »en politique, dans l’industrie et dans la finance.

A l'heure actuelle, en France, des lanceurs d'alerte subissent encore des mesures d'intimidation et des mesures portant atteinte à leurs libertés fondamentales (placement en garde à vue, perquisitions au sein de leurs domiciles,placement sous scellés de leurs biens comme leurs ordinateurs). Les avocats des lanceurs d'alerte sollicitant les classements sans suite et la protection du Défenseur des droits (qui dispose d’un service dédié à l’orientation et à la protection des lanceurs d’alerte) font souvent face à une inertie totale. Comment, selon vous, faire appliquer la protection des lanceurs d'alerte ?

Je n’ai pas de réponse à cette question. Peut-être une loi-cadre mais comment la faire appliquer ? La mise en place d’une instance indépendante avec à la fois des moyens financiers et humains. Peut-on enseigner aux jeunes la nécessité de la transparence, la lutte contre la corruption et la mise place des lanceurs d’alerte dans notre société ?

(Thierry Stefanopoulos / KCS PRESSE)


Le film La Syndicaliste met parfaitement en exergue l'aridité du dialogue social entre la direction des entreprises et les représentants des salariés. Pensez-vous que la nature conflictuelle du dialogue social français soit à l’origine de l’incompréhension voire de la décrédibilisation de la parole des lanceurs d’alerte ?

Les représentants des salariés et des lanceurs d’alerte sont déconsidérés. La contradiction est très mal vécue par certaines élites qui sont convaincues de détenir «la vérité». Ils n’ont pas la capacité intellectuelle de se remettre en question. L’arrogance et la certitude qu’ils ont raison l’emportent sur le dialogue. Je pense que ça vient de leur éducation et de leur culture. Comment expliquer que, dans une société prônant le renforcement permanent de la transparence, les lanceurs d'alerte soient empêchés et sanctionnés ?

Il y a un gouffre entre les paroles et les actions. Les lanceurs d’alerte sont sanctionnés car ils s’attaquent à des puissances plus grandes, plus influentes et plus fortes qu’eux. Ils vivent dans une grande solitude même s’ils sont soutenus. Je reviens aux certitudes de certaines de nos élites. C’est inimaginable qu’on puisse contester leurs paroles. C’est comme une lutte des classes, Il y a une sorte de condescendance par les uns envers les autres.

Quel regard portez-vous sur le rôle joué par le Défenseur des droits et par les associations de protection des lanceurs d’alerte ?

Je pense qu’ils sont indispensables. Mais ils nécessitent plus de publicité et plus de moyens. Une personne, qui dénonce quelque chose, n’est pas dans le calcul. Elle est de bonne foi mais très souvent elle n’est pas au courant de ses droits. J’avais contacté une association il y a quelques années. Cependant, à ce moment-là je n’étais pas en capacité psychologique de monter le dossier qui m’avait été demandé. Lorsqu’un lanceur d’alerte fait face à l’inertie judiciaire, policière et administrative, la question de la saisine des médias se pose. Que conseillez-vous aux lanceurs d’alerte hésitant à médiatiser leur dénonciation et les difficultés rencontrées ? Si le lanceur d’alerte peut médiatiser ses actions je le conseille de le faire. Ça peut le protéger. Néanmoins, ce n’est pas évident de trouver le « bon » journaliste. Personnellement j’avais trop peur pendant des années de parler aux journalistes. Mais c’est grâce à eux, et évidemment au film que mon histoire a été mise sur la place publique.

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