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Alain Bauer : "On devrait surtout arrêter de préconiser la prison pour Tout et pour Tou(te)s."

Interview. Alain Bauer est Professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers, à New York et à Shanghai. Il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages sur la criminalité, il a été conseiller de Michel Rocard et était consulté par le Président de la République, Nicolas Sazrkozy, sur les questions de sécurité et de terrorisme. Il a accepté de répondre aux questions de l'OJP.

En 2012, le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Recherche supprimait la section de Criminologie au Conseil national des universités. Le 31 décembre 2020, le gouvernement a fermé l'Observatoire de la délinquance et de la réponse pénale. La criminologie est-elle "marginalisée" en France ? Disons que sa réapparition (la France en est l’une des créatrices avec l’Italie) n’est pas un chemin tranquille.


Mais depuis la création de ma Chaire et mon élection par mes pairs au Conservatoire National des Arts et Métiers, une dizaine d’université ont développé des formations nationales et d’autres des cursus locaux.


Il n’y a toujours pas de dispositif national centralisé de recrutement et de carrières, mais une centaine de collègues sont des « clandestins » de la criminologie et le dispositif progresse sensiblement depuis une dizaine d’années. Quel regard portez-vous sur l'Observatoire des réponses pénales, dont la création a été annoncée par le Premier Ministre Jean Castex le 10 mai dernier ?

Aucun. Je n’ai aucune idée de ce qu’il va ou ne pas contenir.


Je reste toujours stupéfait de la « cohérence « de l’action publique qui a supprimé l’ONDRP (Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales) le 31 décembre 2020 pour recréer un ORP six mois plus tard...

Quelles sont, selon vous, la ou les solutions pour lutter contre la récidive en France ?

Comme toute pratique scientifique qui se respecte (ou devrait se respecter), il faut passer par des processus cliniques simples : Diagnostic (partagé), pronostic, thérapeutique.


Sans le premier, il est impossible de répondre à cette question.


Pour autant, par type de criminalité, par âge, par genre parfois, on sait déterminer des profils criminels et des réponses adaptées.


Il faut juste arrêter une bonne fois pour toute le prêt à porter idéologique et entrer dans le sur mesure criminologique. Les prisons ouvertes peuvent-elles constituer une solution contre la récidive en France à long terme ? Cela dépend pour quels auteurs et pour quels faits. On devrait surtout arrêter de préconiser la prison pour Tout et pour Tou(te)s.


Le code pénal est tellement marqué par son côté répressif et l’impossibilité pratique de s’en servir dans la réalité quotidienne qu’entre rien et trop, il a le plus grand mal à adapter la réponse pénale.


Si l’on considérait que seuls les actes de violences physiques doivent être punis par l’emprisonnement, quel que soit sa forme, on avancerait déjà beaucoup.


Hélas, notre système judiciaire née du modèle inquisitoire (il n’y a pas lieu d’en être fier dans le pays des droits humains) a refusé l’accusatoire pour inventer un système « entre deux » qui combine leurs inconvénients sans bénéficier de leurs avantages….




Que pensez-vous de l'étude de la nationalité des mis en cause ?

Elle existe depuis toujours dans les statistiques judiciaires, elle ne peut avoir d’intérêt qu’en combinant d’autres sources actuarielles, notamment l’âge et le genre. Est-ce que la recherche criminologique s'intéresse au patrimoine génétique des délinquants en col blanc ?

Non. Il y a des recherches dans le monde anglo-saxon notamment sur le traitement du fameux chromosome du crime, mais pour l’essentiel on n’aboutit à rien.

Dans une interview dans Le Point en mai dernier, vous affirmiez : "J'ajoute qu'en France, les "flics" devraient redevenir ce pour quoi la déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen, les avaient "inventés" : des gardiens de la paix." D'où vient, selon vous, le manque de dialogue entre la police et la justice ?

Contrairement à une idée répandue, le problème est plus entre police et société que police et justice, au delà de décisions qui choquent les policiers.


Mais c’est tout le corps social qui est concerné et attaqué : pompiers, éducateurs, infiormier (ère)s, services publics de proximité, et delà dépasse largement les problèmes de contrôle d’identité.


Il faut cesser de ne regarder que le doigt accusateur mettant en cause les violences de certains policiers, pour redécouvrir la perspective d’ensemble d’une forte dégradation de la violence sociale.