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Vincent de Moro Giafferi, "l'avocat de génie"

Rémy Flamant est assistant de justice, ancien président du GENEPI Lille et fondateur du cercle Calliope. Il effectue l'éloge de Vincent de Moro Giafferi, brillant avocat du XXème siècle.

« Le grand Moro »


Écrire quelques lignes sur Vincent Moro Giafferro s'avère être d'une grande difficulté, tant sa vie fut dense et son génie implacable. C'est sans aucune doute pour cela que Dominique Lanzalavi lui a consacré tout un livre (Vincent de Moro Giafferri « défendre l'homme, toujours » aux éditions ALBANIA).

Très Complet et esthétique, cette biographie devrait figurer dans toutes les bibliothèques de droit dignes de ce nom. Il en va de la mémoire du barreau français, de l'Histoire de France ! Ainsi, l'ensemble des grands noms de notre barreau est unanime : Moro, comme il était appelé, était un avocat de génie.

L’hommage de Henry Torrès, figure de Robert Badinter, à son ancien patron en 1958 sur les ondes de radio n’en est qu’une illustration : « J'ai connu des grands avocats, éclatants de talent, à Paris, en province où il y a de telles ressources dans nos barreaux, en Belgique, en Suisse, mais je puis dire que je n'ai connu qu'un avocat de génie, car le génie ne s'apprend, ni s'acquiert : Moro Giafferri. » (Torrès (H) De Clémenceau à De Gaulle). Ou encore celui de Robert Badinter dans la préface du livre de Dominique Lanzalavi (déjà cité) « J’éprouvais de l’admiration pour Vincent de Moro Giafferri... »

Vincent de Moro Giafferri reste et restera à l’égard des avocats, notamment pénalistes, non pas une référence, mais LA référence.


« Défendre l’homme, toujours »


Deux procès parmi tant d’autres

Avec Moro Giafferri, l’adage « on a les clients que l’on mérite » prend tout son sens. Il a, durant sa vie d’avocat, participé à tous les procès criminels qui ont contribué à notre histoire, qu’ils soient purement criminels ou teintés d’un enjeu politique.

De l’affaire de la bande à Bonnot à l’affaire Stavisky en passant par le procès Landru, Maître Moro Giafferri n’avait qu’un seul et unique idéal : « Défendre l’homme, toujours.»


Dès ses premières assises en 1902, il obtint l’acquittement de Marie Destouches, accusée d’avoir tué son amant. Mais c’est à l’occasion d’un autre procès que Moro deviendra « le grand Moro ».

Le procès de la bande à Bonnot - La défense d’Eugène Dieudonné


En 1913, il défendit Eugène Dieudonné, accusé d’avoir fait partie de la fameuse « Bande à Bonnot », première équipe de braqueurs motorisés de France qui défraya la chronique au début du XXe siècle.


Dieudonné, qui clamait son innocence depuis les premières heures de l’affaire, fut condamné à mort le 27 février 1913, et ce, malgré le talent reconnu par tous, de son avocat.

Devant Raymond Poincaré, alors Président de la République, Moro Giafferri parvint à faire commuer la peine de Dieudonné en travaux forcés à perpétuité. Le condamné continua de clamer son innocence et parvint à s’évader.

Il sera finalement gracié à la fin des années 1920, grâce à la prise de position d’Albert Londres. Eugène Dieudonné ne manqua pas de remercier son avocat sans qui, il serait mort guillotiné avant toute réhabilitation.

Le procès du siècle - L’affaire Landru

Après la grande guerre, Moro continua d’éclabousser les prétoires de son talent. En 1919, eut lieu l’un des procès les plus retentissants de l’entre-deux-guerres : le procès Landru.

Henri-Désiré Landru était accusé d’avoir fait disparaitre dix femmes et le fils de l’une d’entre-elles.


Au physique peu avantageux, sinon disgracieux, il était doté d’un « bagou » exceptionnel promettant « mons et merveilles » aux femmes qui avaient le malheur de croiser son chemin. Il amenait ces femmes dans une villa en campagne, les tuait avant des les brûler sans oublier de les déposséder d’une grande partie de leurs biens.

Le procès s’ouvra le 7 novembre 1921 alors qu’aucun corps n’avait été retrouvé. Il n’en fallut pas plus au grand Moro pour définir sa stratégie de défense. Le doute, le doute, et encore le doute. Durant tout le procès, il ne cessa donc de plaider le doute et fut si brillant, que la condamnation à mort qui semblait inéluctable, ne le fut plus à l’heure du délibéré.

Une légende raconte qu’au cours des débats, Moro Giafferri aurait intimé les jurés et le public à se retourner pour accueillir deux des femmes disparues. Toute la salle se serait retournée. Aussitôt, le ténor aurait alors signalé que personne n’était persuadé de la mort de ces femmes... Mais une fois n’est pas coutume, Moro se serait fait prendre à son propre piège. L’avocat général Godefroy aurait répliqué que toute la salle s’était retournée, certes, mais pas Landru.

Finalement, les jurés condamnèrent Landru à mort, tout en acceptant de signer une demande de grâce. Moro tenta donc de l’obtenir devant le président Millerand, mais échoua. Henri-Désiré fut guillotiné le 25 février 1922.

Un orateur de génie

Ce qui inscrivit encore un peu plus Moro Giafferri dans la légende va bien au delà des grandes affaires qu’il plaida. Il était craint autant qu’il était admiré, aussi bien par les magistrats que par ses confères.

Secrétaire de la conférence en 1899 à 21 ans seulement, il deviendra un an plus tard président de la conférence Molé-Tocqueville où se retrouvaient les meilleurs orateurs du barreau parisien.

L’une de ses plus fameuses prestations eut lieu lors de plaidoirie pour Eugène Dieudonné au début de laquelle il s’écria : « L’opinion publique est parmi vous ? Chassez-là cette intruse ! C’est elle qui au pied de la croix tendait des clous au bourreau et criait «crucifie-le» ; c’est elle qui, d’un geste de la main renversée, immolait le gladiateur agonisant dans l’arène ; c’est elle qui applaudissait aux autodafés d’Espagne comme au supplice de Calas ; c’est elle enfin qui a déshonoré la Révolution française par les massacres de Septembre lorsque la farandole ignoble accompagnait la reine au pied de l’échafaud, et un siècle plus tard crevait du bout de son ombrelle les yeux des communards blessés » (extrait de « Maitre vous avez la parole : René Floriot, Raymond Filippi, Joannès Ambre»)

Il se disait des plaidoiries de Moro qu’elles étaient « réputées bonnes pour l’impression et sans retouches » tant ses phrases étaient excellemment construites dès qu’il les prononçait. (Dominique Lanzalavi, déjà cité).

Henri Torres, encore, dans son livre écrivait à propos du génie oratoire de son ancien patron et ami : « Il avait tout ce qui au vrai le compose : l’éclat, la spontanéité, la désinvolture, l’autorité, le jaillissement de la parole, la douceur des mots, la richesse des images, l’harmonie des périodes, le sens mystérieux du nombre et de la cadence, et je ne sais quelle puissance magnétique qui eut participé de la sorcellerie si elle était venue du coeur et non du métier. »

Si Moro était connu pour ses grands, ses immenses talents d’avocat, il vécut, à l’époque où l’assemblée nationale ne manquait pourtant pas de talents, une certaine réussite politique.

Un homme engagé

Très jeune Moro Giafferrii porta un intérêt tout particulier à la chose politique. Étudiant, il rejoignit les « Jeunesses plébiscitaires » (pro-bonapartistes), mais appartenait à la tendance « jéromiste », l’aile gauche du mouvement. Il prit très vite la présidence des « étudiants plébiscitaires » et écrivit de nombreux articles dans le journal bonapartiste « Le Petit Caporal. »

Après la guerre 14-18, de laquelle il sortit décoré de la croix de guerre et de la Légion d’honneur, il adhéra aux radicaux socialistes et devint député de la Corse en 1919. Il perdra son siège à l’issue des élections de 1928. Pour autant, le ténor continua son combat politique, notamment, en se plaçant en première ligne de la lutte contre le nazisme. Dès 1933, à l’occasion du discours de Wagram, il accusa Goering d’être à l’origine de l’incendie de Reichstag avec ce fameux : « Goering, l’incendiaire c’est toi ! »

Ses prises de position le placèrent parmi les hommes les plus recherchés à l’arrivée des nazis en France. Il dut se cacher durant toute l’Occupation dans le sud de la France puis en Corse.

À la libération, Moro Giafferri retrouva un siège à l’Assemblée nationale, non plus en tant que député de la Corse mais comme député de Paris.